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Le paraître et le néant


L’homme et la femme modernes sont de plus en plus éloignés de la nature, on le sait. Parce qu’il y a de moins en moins de nature, parce qu’elle se fait toujours plus distante, au sens propre comme au figuré, à cause du célèbre bipède et de ses multiples activités. Et pourtant le besoin est toujours là. L’être humain en général, et le citadin en particulier - davantage privé, le pauvre ! - ne peuvent pas toujours supporter ce monde frelaté où le béton étend son emprise. Il faut lutter, résister. Et pour cela, certains se créent un petit morceau de nature à la maison. Ça va du jardin, quand on a la chance d’en posséder un, aux plantes de balcon ou d’intérieur. Les fleurs coupées elles-mêmes ne sont qu’un triste témoin d’une nature absente, mais toujours présente dans le cœur de ceux qui savent la beauté qu’elle dispense. Chez certains, elle peut même être présente, sublimée, dans des œuvres d’art.

Mais elle est souvent capturée et asservie pour les mêmes raisons profondes - raisons qu’il faut davan-tage constater avec tristesse que critiquer, à part un atroce côté "frime", "paraître" – sous forme d’êtres vivants. Et là, la critique doit se faire virulente car on ne doit pas disposer des vies d’autrui, perroquets, poissons multicolores ou tant d’autres. C’est nier leurs droits au bien-être dans l’immense majorité des cas, leurs droits à la liberté toujours. Et même, parfois, à la survie de leur espèce. Mais nous sommes une association de défense du droit des animaux, non pas de la nature, ou pas seulement pour être plus précis. En clair, les forêts vides nous désolent, mais les cages pleines nous irritent. Grandement dans les deux cas. Ces deux scandales doivent être combattus, et si ce ne sont parfois que des animaux d’élevage qui n’ont pas été "prélevés" en nature, il reste encore à dénoncer haut et fort une captivité forcée qui ne correspond guère aux impératifs biologiques de l’espèce. Et le commerce "au grand jour", légal bien qu’immoral, cache bien souvent un trafic sordide. Là-aussi, nous reviendrons beaucoup plus longuement sur ces points lors de futurs dossiers techniques.

Lors d’Animal Expo (voir page 25), j’ai été écœuré - ainsi que tous les vrais amis des animaux qui nous ont aidés à tenir le stand d’Æqualis - devant les cages d’oiseaux multicolores, les aquariums, les boîtes d’insectes vivants (quelques-uns) ou morts (la plupart, épinglés sur leurs cartons), les vivariums remplis de reptiles. Une sorte de gros lézard "pédalait" constamment sur ce qui avait été un sol de gravier ; vers le bas, il était arrivé au bois et voulait fuir en avant, vers la vitre. Avec une énergie pénible à voir, il a fait ça au moins tout l’après-midi du dimanche.

Un peu plus loin, il y avait des pièces closes et chauffées où l’on pouvait voir, entre autres prisonniers dans leurs cages et aquariums, des papillons "en liberté". L’un d’eux voletait parmi la foule très dense - il y a nettement moins de monde dans les refuges, hélas ! - et s’est retrouvé coincé entre deux groupes de gens qui ne l’avaient pas remarqué. Ses ailes délicates broyées, il est tombé au sol, tressaillant encore. Le temps que je m’approche, il était complétement piétiné.

Que c’est dur de faire comprendre aux gens que les reptiles exotiques, menacés de disparition ou pas, ont également besoin de compassion. Que les papillons ne sont vraiment en liberté que dans leur biotope d’origine. S’ils s’y font manger par le caméléon ou la pie-grièche du coin, ils ont vécu ce que vivent les papillons et tous les autres, l’espace d’un moment. Mais ils l’ont vécu libres, quand bien même ils n’auraient pas conscience de cette liberté à ce moment-là. La conscience de la captivité, elle était dans les yeux de beaucoup, reptiles, poissons ou oiseaux. Mais qui se soucie vraiment de ce qui se passe dans la tête de ces malheureux ? Certains doivent même se demander s’ils pensent, s’ils ressentent quoi que ce soit.

Des portefeuilles se vident tandis que d’autres se remplissent. Et les têtes ? Et les cœurs ? Vides eux aussi ? Du vide au néant, il n’y a sans doute qu’un pas. Plus la nature manque à certains, et plus ils la bafouent et l’amenuisent, qu’ils en soient conscients ou non. Continuons comme ça et nous devrons compenser toujours plus nos manques dans un hideux cercle vicieux. En quelque sorte, un pauvre serpent exotique qui se mord la queue dans sa cage en verre. De désespoir, sans doute.

Stéphane Charpentier

P. S. : voici un court extrait de L’Atlas de l’environnement dans le monde, de Joni Seager, datant d’avril 1993 :

"Le commerce de la faune [sauvage] ou de sous-produits dérivés représente une industrie de 5 milliards de dollars qui met en péril les espèces et les écosystèmes en général." À vous de calculer ce que ça représente en nombre de vies, de souffrances…



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