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La viande de brousse


Parmi les très nombreux dossiers dont nous avons connaissance, il nous faut faire un choix difficile : nous ne pouvons pas parler de tout, notamment à l’étranger. Et vous ne pouvez pas agir dans toutes les directions. Mais les enquêtes de la WSPA en Afrique ont mis en évidence un scandale poignant contre lequel nous devons agir car l’influence de la France y est clairement néfaste.

Bien peu de pays agissent pour s’opposer à la destruction des forêts pluviales du monde. Après l’Asie (92 millions de m3 abattus par an) et l’Amérique latine (28 millions), on trouve l’Afrique équatoriale : 11 millions ! Les principaux pays producteurs sont la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Libéria, le Cameroun, le Gabon et le Congo. Ces trois derniers contiennent, avec l’ex-Zaïre, une grande proportion des forêts subsistantes. Mais ce sont la plupart du temps des compagnies européennes - et surtout françaises ! - qui tirent les ficelles, exportant 87 % du bois vers notre continent.

Détruire la forêt, c’est faire disparaître des milliers d’espèces, animales et végétales, c’est tuer des millions d’individus. Et voici l’horreur dans l’horreur. À la destruction aveugle s’ajoute une tuerie volontaire : le long des nouvelles routes faisant saigner les forêts, les campements d’ouvriers et les villes voisines sont approvisionnés par ce que l’on appelle de la "viande de brousse". Certes, il y a toujours eu chasse de subsistance, mais là… !

Quand les primates humains se nourrissent de leurs plus proches cousins

Le rapport de la WSPA s’est concentré sur deux espèces menacées, le gorille des plaines et le chimpanzé. S’ils étaient chassés auparavant, par exemple par les pygmées Haka, c’était uniquement pour la consommation de la tribu et avec des armes traditionnelles. Maintenant, il y a commerce de la viande et la chasse se fait au fusil.

Chez les gorilles, si le mâle dominant est tué le premier, 4 ou 5 femelles et jeunes peuvent suivre son sort car le lien familial est très fort et les autres membres du groupe se refusent à abandonner le "père de famille" qui se sacrifie pour leur défense. Souvent, certains agonisent jusqu’à ce qu’on les achève à la machette : il faut économiser les cartouches ! Les chimpanzés, eux, subissent le même sort mais fuient davantage, ne cherchant pas à faire étalage de leur force face au chasseur.

Au Gabon, une étude de la concession Leroy, dans la forêt des Abeilles, a révélé que 250 kg de viande de brousse était fournie chaque jour ; des singes à 41 % ! Dans cette forêt et dans la réserve proche de Lopé, il existe un rare singe endémique (c’est-à-dire n’existant que là au monde), le cercopithèque à queue soleil, lequel est aussi victime du trafic de viande de brousse. Leroy est possédée par la société française Isoroy. Isoroy est le principal fournisseur de contreplaqué en Europe, y compris celui de la marque soit-disant écologique Eurokoumé ! Depuis les pressions de protecteurs des animaux et d’écologistes, l’attitude d’Isoroy s’est un peu améliorée, ce qui nous pousse à redoubler nos efforts : nous pouvons les faire tous bouger dans le bon sens.

La responsabilité des compagnies

– En dehors de la déforestation proprement dite, les routes qu’elles construisent permettent à la "civilisation" d’atteindre le cœur d’une nature presque vierge jusqu’alors. Avec tous ces gens arrive la destruction de la faune. Autour de Mbang, au Cameroun, la population est passée, en 4 ans, de 14000 à 23000 personnes ! Que de bouches à nourrir…

– Sur leurs routes, leurs camions transportent les chasseurs et les animaux morts, vers les camps et les villes. Dans celle d’Ouesso, au nord du Congo, les camions des compagnies livrent la viande de brousse trois fois par semaine. Environ 5700 kilos venant de 39 espèces dont 12 sont "légalement" protégées. L’IPPL, ligue internationale de protection des primates estime que, dans ce seul secteur, entre 400 et 600 gorilles sont tués chaque année. Tout cela se fait de façon officieuse, mais au vu et au su de tous - la corruption généralisée n’arrange rien.

– Elles sont aussi complices du braconnage en autorisant la distribution et la vente de la viande de brousse dans leurs propres campements. Leurs employés ont une petite excuse : les compagnies forestières ne leur fournissent pas à manger.

Mais surtout, ne croyez pas que la viande de brousse soit moins chère que la viande "normale" ou le poisson - des études montrent que le grand singe revient environ deux fois plus cher que le bœuf. C’est un luxe récent, pas une nécessité dans ces régions où la nourriture ne manque pas.

Notre rôle est donc clair mais difficile : faire à la fois pression sur les compagnies pour qu’elles assurent un contrôle plus strict – et bien sûr les firmes françaises en premier – et sur les autorités de tous les pays concernés, par la voie diplomatique.

Les orphelins

S’ils ne sont pas tués accidentellement lors du massacre de leur famille, la capture des orphelins, viande de brousse ou "animaux de compagnie", est systématique.

1. Tout d’abord dans les campements forestiers : ils deviennent des jouets pour les enfants. La malnutrition et les mauvais traitements ont souvent raison d’eux assez rapidement, surtout les bébés gorilles, capturés en plus grand nombre (les familles de chimpanzés fuient davantage) mais moins résistants physiquement et psychologiquement que leurs proches cousins anthropoïdes.

2. Ensuite, c’est en ville qu’un sort similaire peut les attendre. Un bébé vendu dans une grande agglomération rapporte beaucoup d’argent. Environ 500 ou 600 francs français (bien plus que le prix de la viande d’un adulte) car on le vend à de riches Africains ou à des Occidentaux expatriés. Les rares qui atteignent l’âge adulte – entre 6 et 10 ans pour un chimpanzé d’une espérance de vie normale de 60 ! – ne peuvent rester paisiblement au contact de l’homme (rendus fous par la captivité, ces animaux d’une grande force deviennent dangereux). On voit donc de-ci, de-là, de pauvres êtres enchaînés dans l’arrière-cour des habitations. Une chaîne qu’ils ne quitteront plus ; la mort est la seule délivrance pour ces espèces "protégées".

Dans tous les cas, leur situation est pitoyable, pauvres animaux-jouets aux mains de gens impitoyables par leur insensibilité. Dans les camps, ceux qui sont offerts à la vente sans trouver preneur ne survivront guère plus d’une semaine ou deux. Souffre-douleur transformable en nourriture, le bébé de singe anthropoïde ouvre ses grands yeux si humains sur un monde qui n’est pas, qui ne peut pas être le sien. Et pourtant en bordure de forêts-peaux de chagrin où il aurait pu vivre heureux et perpétuer son espèce. Ceux qui survivent pour connaître l’atroce captivité du collier de fer en pleine ville, ceux-là ne sont pas forcément les plus chanceux.

Dans ces yeux de bébés, est-ce faire preuve d’anthopomorphisme exacerbé si on ose lire quelque chose ? Oui, on y lit de l’incompréhension, de la tristesse, de la résignation. Et pour les survivants ayant grandi, de la colère. Pourquoi réserver cela aux seuls "humains" ? On dit bien que le rire est le propre de l’homme, mais c’est à tort : ceux qui ont approché des grands singes peuvent vous l’affirmer.

Connaissant bien les primates humains et non humains, le psychiatre et écrivain français Boris Cyrulnik, dans son ouvrage Mémoire de singe, parole d’homme, dit "Le jour où nous nous rendrons compte qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte pour les avoir emprisonnés et humiliés par nos rires". C’est là un profonde sentence à méditer, comme celle de Karl Ammann (voir encadré) qui parle de quasi-cannibalisme pour ceux qui mangent des êtres ne différant même pas de notre capital génétique de trois pour cent !

Dans quelques années, il n’y aura peut-être plus de grands singes sur cette planète. Et de nombreux autres animaux auront sans doute également disparu, transformés depuis longtemps en viande de brousse ou autre sort aussi peu enviable, leurs forêts ayant été détruites. Bien sûr, ce scénario-catastrophe est bien pessimiste. Mais est-il invraisemblable ?

Faisons tout pour qu’une nécessaire clairvoyance passe aussi par la compassion envers les bébés gorilles et chimpanzés. Que lirons-nous dans le regard de nos arrière-petits-enfants face à la triste terre moribonde que nous leur aurons laissée en héritage ?

Et l’avenir ?

Si nous n’agissons pas massivement, il apparaît sombre, très sombre. Le Cameroun exportait 3,1 millions de m3 de bois en 1990, et son nouveau plan d’action forestier vise à augmenter la production annuelle à 5 millions avant 2010. La chasse était interdite pendant six mois de l’année, même si ça n’était pas respecté, mais le gouvernement camerounais a décidé depuis 1993, de suspendre cette interdiction pour stimuler le commerce de viande de brousse. En 1995, "pour favoriser l’esprit d’entreprise", le président du Congo a appelé publiquement les enfants à se mettre à la chasse pendant les vacances scolaires. Là aussi, il y a six mois "théoriques" d’interdiction de chasse, de novembre à avril, mais toujours autant de viande de brousse sur les marchés locaux !

Au Congo, 600 gorilles et 3000 chimpanzés sont tués et mangés chaque année. Dans ces forêts équatoriales d’Afrique - l’un des plus forts niveaux de biodiversité au monde ! - seuls 7 % reçoivent une quelconque protection… sur le papier. Sur le terrain, c’est une autre histoire, avec ou sans corruption…

Et la France ?

Directement ou indirectement, elle est présente partout. Nous sommes les deuxièmes importateurs de bois africain après le Royaume-Uni, mais largement premiers pour ce qui vient du Gabon, du Congo et du Cameroun. Dans ce dernier pays, 25% du total des grumes est aux mains de cinq sociétés françaises : Becob-Interwood, Rougier Océan, groupe Rivaud, Thanry et SCAC.

En plus de ces cinq-là, quatorze autres sont répertoriées dans une liste des Amis de la Terre en 1993, soit 19 contre 12 en Allemagne, 6 en Italie, 4 aux Pays-Bas, 3 en Belgique (Auxeltra-Beton, Decolvenaere, Bomaco) et 3 au Danemark: nous sommes encore premiers - cocorico !

En voici la liste complémentaire : CCCE, groupe Isoroy, IFASA, Pasquet, Lalanne, Luterma, SCOA, Agrofinance, Doumeng, Jacob, Ober, Victor Balet, Scaiges et Grumes, Gautier.

Dernière anecdote enfin, les seuls fabricants de munitions de la région faisant des chevrotines - MACC, au Congo - sont des Français expatriés à Pointe-Noire. Avec la WSPA, nous faisons actuellement pression sur eux pour qu’ils abandonnent au moins la commercialisation de ce produit car beaucoup d’Africains auraient trop peur de chasser le gorille sans ces cartouches spéciales.

Comment agir ?

Æqualis vous a indiqué ici les noms des principales compagnies françaises exploitant le bois en Afrique, mais il est inutile de leur écrire. De même qu’il n’est pas nécessaire d’écrire aux ambassades des pays visés. Nous vous proposons plutôt une pétition globale pour manifester votre écœurement. Une fois remplie, nous la dupliquerons en 25 ou 30 exemplaires et la remettrons à tous les responsables concernés, avec les remarques appropriées.

Merci donc de la photocopier ou de découper cette page pour la faire circuler. Et si vous en souhaitez d’autres, nous en avons évidemment des stocks à disposition. Tous ensemble, accélérons la fin de cette barbarie.



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