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Document publié le 14 octobre 2002

Foie gras : choses vues (Printemps 1997)

Nous sommes le 8 décembre dans les Deux-Sèvres, il fait 7 degrés dans le hangar uniquement éclairé par quelques néons, et il est 18 heures, l’heure du gavage du soir, l’autre ayant lieu à 6 heures du matin. Sur les 560 canards que contient la salle, tous en boîtes plastiques exiguës empêchant tout mouvement, la moitié en est au 27ème gavage, le dernier. C’est parce que je le sais que j’ai pris rendez-vous ce jour-là, et aussi pour photographier l’abattage de demain matin. Pour l’instant, la plupart d’entre-eux sont en train de haleter, le bec grand ouvert : l’énorme foie comprime les poumons, surtout chez les oiseaux, qui n’ont pas de diaphragme.

Certains n’ont même plus la force de soulever la tête. Ce matin, trois ont été retrouvés morts : plus la force de vivre sans doute, et leurs cadavres en ont rejoint d’autres dans un coin, à moins d’un mètre du plus proche congénère. Ce soir, l’éleveuse les trouve tous vivants - elle a l’air de m’annoncer ça comme une heureuse surprise - et elle tâte bien les jabots pour ne pas "trop forcer" en ce dernier jour avant l’abattage : un canard presque mort peut encore "donner son foie", mais "ceux qui ne tiennent pas le choc" signifient une perte d’argent. Raides dans leur prison standard, il y en aura encore deux autres le lendemain matin, avant même le dernier voyage de 500 mètres vers la salle d’abattage - une fois elle n’a eu qu’une seule perte, une autre fois plus d’une vingtaine ! Les doses à ne pas trop dépasser, elle connaît pourtant bien tout cela car elle gave depuis 15 ans déjà : une spécialiste de la torture qui banalise les choses, c’est-à-dire transforme en choses des êtres vivants, pour un peu plus de profit.

Elle a des gestes sûrs, précis, pour sortir du panier en plastique la tête du pauvre palmipède apeuré, pour ouvrir le bec qui ne halète plus - il s’est fermé d’une façon qui veut dire non, mais c’est là une pensée qui ne vient pas à l’esprit de la gaveuse, ou qu’elle a refoulée depuis longtemps. Elle introduit le long tuyau de l’entonnoir, déformant le cou et même l’œsophage au passage, mais qu’importe. Elle appuie sur une manette qui met en route le moteur actionnant la vis sans fin au milieu de l’entonnoir, et les gros grains de maïs entiers légèrement cuits dans l’eau chaude sont poussés en avant, inexorablement. Presque tous les canards se débattent avec énergie pendant ce temps-là, bien inutilement dans leur étroit casier de plastique. Presque tous secouent ensuite vigoureusement la tête, et l’un d’eux arrive même à expulser ainsi une dizaine de grains vers le sol déjà jonché d’autres grains baignant dans un ou deux millimètres d’eau sale, et parfois une mare de fientes - "La fosse doit être pleine."

Ils ont tous de quoi boire, mais aucun n’en profite après le gavage. Certains dressent encore la tête, toujours haletants, mais la plupart sont prostrés. Dans la rangée suivante, j’en vois un qui tape à grands coups de bec - "C’est pour cela qu’ils sont partiellement débecqués…" - sur son voisin souffre-douleur, mais ceux-là n’ont pas encore eu leur ration bi-quotidienne. Ils sont tous très sales, incapables de faire leur toilette pour la partie arrière du corps, couverte systématiquement d’éclaboussures de fientes. À part deux rangées le long des murs, ils sont disposés dos à dos et s’éclaboussent les uns les autres en faisant leurs besoins, même s’il existe en- dessous une sorte de rigole pour recueillir le plus gros. Tout cela disparaîtra au dernier "bain", dans l’eau bouillante après l’égorgement, et ne se verra évidemment pas au niveau des consommateurs. En attendant, dans leur carcan de plastique, ils ne peuvent pas non plus atteindre leur glande uropygienne, située à la base du croupion ; sinon ils le feraient régulièrement pour s’enduire de cette sécrétion qui sert à maintenir l’imperméabilité du plumage.

Alors ? Alors tout va bien, sauf pour les survivants… Je fais semblant de ne pas m’intéresser à eux, de ne pas voir leur détresse, leur stress, leurs souffrances… Ici, je ne suis pas un défenseur de la cause animale, je ne suis qu’un photographe professionnel en quête d’un bon reportage. Alors je plaisante avec les tortionnaires, je ne montre rien de mon dégoût car j’ai encore beaucoup de choses à voir et à filmer, chez eux et leurs voisins les jours suivants. Y compris les vieilles étables où ils entassent quelques centaines de brebis car nous sommes surtout dans une région de production d’agneaux de boucherie. Sur les affiches de la région, eux aussi ont l’air heureux, tout comme le canard qui décore leur panneau publicitaire à l’entrée du chemin : manifestement, il sourit. Hélas, il est bien le seul. S. C.P. S. : le surlendemain, après un abattage que je ne souhaite pas raconter ni montrer en photo cette fois-ci, j’assiste à la découpe et à la préparation des différents morceaux - aiguillettes, cuisses, magrets, manchons… Un des cadavres sortis de la chambre froide a une aile injectée de sang - presque un hématome d’un bout à l’autre – et le patron dit qu’il faut "déclasser" cette aile car elle n’est pas commercialisable. Je joue les imbéciles en demandant s’il y a eu un choc et il me dit tranquillement : "Vous avez vu qu’ils sont dans des logettes plastiques très étroites. L’aile a dû se retourner et rester coincée ainsi." Je fais semblant de prendre ça pour une chose naturelle.

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