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Canards haletants
Nous sommes le 8 décembre dans les Deux-Sèvres,
il fait 7 degrés dans le hangar uniquement éclairé
par quelques néons. Il est 18h, l'heure du gavage du soir,
l'autre ayant lieu à 6 h. Sur les 560 canards que contient
la salle, tous placés dans des boîtes plastiques
exiguës empêchant tout mouvement, la moitié
en est au 27ème gavage, le dernier. La plupart d'entre-eux
sont en train de haleter, le bec grand ouvert : l'énorme
foie comprime les poumons, surtout chez les oiseaux, qui n'ont
pas de diaphragme.
Morts
Certains n'ont même plus la force de soulever la tête.
Ce matin, trois ont été retrouvés morts.
Leurs cadavres en ont rejoint d'autres dans un coin, à
moins d'un mètre des vivants. Ce soir, l'éleveuse
les trouve tous vivants, ce qui paraît lui être une
heureuse surprise. Elle tâte les jabots pour ne pas "trop
forcer" en ce dernier jour avant l'abattage. Un canard presque
mort peut encore "donner son foie", mais "ceux
qui ne tiennent pas le choc" signifient une perte d'argent.
Vis sans fin
Toutefois le lendemain matin deux autres sont mort, avant même
le dernier voyage de 500 mètres vers la salle d'abattage.
L'éleveuse reconnaît que si une fois elle n'a eu
qu'une seule perte, une autre fois elle en a comptabilisé
plus d'une vingtaine. Les doses à ne pas trop dépasser,
elle connaît pourtant bien tout cela car elle gave depuis
15 ans déjà. Elle a des gestes sûrs, précis,
pour sortir du panier en plastique la tête du palmipède
apeuré et pour ouvrir son bec. Elle introduit le long tuyau
de l'entonnoir, déformant le cou et même l'œsophage
au passage. Elle appuie sur une manette qui met en route le moteur
actionnant la vis sans fin au milieu de l'entonnoir, et les gros
grains de maïs entiers légèrement cuits dans
l'eau chaude sont poussés en avant.
Prostrés
Presque tous les canards se débattent avec énergie
pendant ce temps-là, bien inutilement dans leur étroit
casier de plastique. Presque tous secouent ensuite vigoureusement
la tête, et l'un d'eux arrive même à expulser
ainsi une dizaine de grains vers le sol déjà jonché
d'autres grains baignant dans un ou deux millimètres d'eau
sale, et parfois une mare de fientes - "La fosse doit être
pleine." Ils ont tous de quoi boire, mais aucun n'en profite
après le gavage. Certains dressent encore la tête,
toujours haletants, mais la plupart sont prostrés.
Saleté
Dans la rangée suivante, un canard tape à grands
coups de bec ("c'est pour cela qu'ils sont partiellement
débecqués") sur son voisin souffre-douleur,
mais ceux-là n'ont pas encore eu leur ration biquotidienne.
Ils sont tous très sales, incapables de faire leur toilette
pour la partie arrière du corps, couverte systématiquement
d'éclaboussures de fientes. À part deux rangées
le long des murs, ils sont disposés dos à dos et
s'éclaboussent les uns les autres en faisant leurs besoins,
même s'il existe en-dessous une sorte de rigole pour recueillir
le plus gros. Tout cela disparaîtra au dernier "bain",
dans l'eau bouillante après l'égorgement, et ne
se verra évidemment pas au niveau des consommateurs. En
attendant, dans leur carcan de plastique, ils ne peuvent pas bouger
du tout, ni même atteindre leur glande uropygienne, située
à la base du croupion ; sinon ils le feraient régulièrement
pour s'enduire de cette sécrétion qui sert à
maintenir l'imperméabilité du plumage.
Camion
Le lendemain matin, les fermiers, leur famille (enfants y compris)
et des employés sont là très tôt. On
démonte donc les cages plastiques des supports, l'ensemble
étant largement éclaboussé de fientes, et
on les entasse dans un camion. Direction une unité d'abattage
et de préparation de foie gras et de produits dérivés,
située à seulement quelques mètres.

Etourdissement
Les canards sont débarqués dans une pièce
carrelée de blanc. Là, la fermière les sort
un par un et les approche d'un mur où se trouve vissé
un système d'étourdissement électrique. Elle
leur enfonce la tête à l'intérieur, puis le
courant passe. C'est la méthode préconisée
officiellement, obligatoire parce que considérée
comme "humaine", celle qui leur évite d'être
égorgés en pleine conscience comme dans un abattage
rituel.
Cônes de signalisation
Chaque animal se débat sous l'influence du courant. Puis
elle les retire et les enfonce la tête en bas dans un système-maison
formé de trois cônes de signalisation routière
d'où dépasse la tête pendante de l'animal,
affirmant que ça convient très bien. Elle enfonce
alors son couteau dans le bec ouvert du canard et sectionne les
carotides qui sont sous la langue, précisant que c'est
aussi facile que de couper le cou : "Chacun sa technique
!". Le sang s'écoule alors à gros bouillons
dans un des trois seaux se trouvant sous l'engin.
Hématome
Le surlendemain, après l'abattage, a lieu la découpe
et à la préparation des différents morceaux
- aiguillettes, cuisses, magrets, manchons. Un des cadavres sortis
de la chambre froide a une aile injectée de sang - presque
un hématome d'un bout à l'autre – et le patron
dit qu'il faut "déclasser" cette aile car elle
n'est pas commercialisable. Il explique : "vous avez vu qu'ils
sont dans des logettes plastiques très étroites.
L'aile a dû se retourner et rester coincée ainsi."
La Pologne dit non
La Diète polonaise (le Parlement) a adopté en 1998,
une loi sur la protection des animaux qui est entrée en
vigueur en 1999. Texte où l'on trouve notamment l'interdiction
de l'élevage et de l'engraissement des canards et des oies
pour la production de foie gras.
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